Apprendre à vivre avec la mort

Nous nous croyions invulnérables, maîtres de la nature. Nous avions vaincu l’espace en voyageant à l’autre bout du monde. Même le temps semblait se plier à notre volonté et les transhumanistes nous promettaient quasiment l’immortalité. Et tout à coup, patatras! Un virus nous rappelle notre fragilité. La mort frappe autour de nous et s’étale en une des médias égrenant chaque soir le nombre des défunts. Heureusement, nous faisons passer la vie, notamment celle des plus faibles, avant le profit économique. Mais faut-il sacrifier nos libertés pour conjurer la Grande Faucheuse?

Les humains se confinent et la présence de la mort qui s’impose soudain limite nos contacts sociaux et semble incompatible avec notre autonomie. Montaigne nous montre un autre éclairage: «La préméditation (la pensée préalable) de la mort est celle de la liberté, écrit-il. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion.» Pourquoi? Parce que la considération de la mort nous aide à «ôter le masque», dit-il, pour revenir à l’essentiel. Nous voici alors libérés de nos rôles et d’un rang social à tenir. Le roi est nu. Dans le tombeau, il n’emportera ni sa fonction, ni ses richesses.

L’attitude de Montaigne est bien différente de la nôtre. Il cohabite avec la mort alors que nous la fuyons en cherchant à oublier notre condition mortelle. La peur de la mort mène au confinement physique et mental alors que son acceptation ouvre sur la vraie liberté. Nous avons tellement désappris à vivre avec la Fossoyeuse que dès qu’elle surgit, nous nous isolons tout en nourrissant nos peurs en la regardant agir sur nos écrans. «Philosopher, c’est apprendre à mourir», ajoute Montaigne à la suite de Platon. C’est aussi s’entraîner à vivre librement, à sortir de la caverne, à se déconditionner et donc à se déconfiner.

On ne peut pas indéfiniment vivre comme des «morts vivants» en se claquemurant ou en étant tracés (traqués) par un système numérique. Ce n’est pas en vivant sous cloche, en coupant les relations sociales et en provoquant un chômage massif que nous sortirons la tête haute de cette tragédie. Jusqu’au début de la pandémie, les gourous du néolibéralisme tenaient le haut du pavé. Seront-ils remplacés par des ayatollahs de l’hygiénisme cherchant à nous maintenir pour notre bien sous un régime de servitude volontaire? Espérons que nous saurons vivre avec le virus en sauvegardant nos libertés fondamentales.

«Mort, c’est tout ce que nous voyons, éveillés», constate Héraclite. La lucidité consiste à voir que tout passe. La mort est le passage d’une forme de vie à une autre. On l’observe au printemps où la graine meurt pour donner naissance à la plante. La mort fait partie de la vie. Au-delà de toutes ces vicissitudes demeure une source de conscience inaltérable, comme le souligne Ramana Maharshi: «La conscience ne nous abandonne jamais. Pouvez-vous imaginer un seul instant où vous n’êtes pas?» Une belle note d’espoir au-dessus de la noire couronne du virus.

Jacques de Coulon

Article paru dans La Liberté

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