Propos sur le temps qu’il fait…

Path Through a Meadow

Traiter du temps qu’il fait! N’est-ce pas sombrer dans la banalité alors qu’il y a tant d’événements dramatiques comme les guerres au Proche-Orient ou de faits croustillants comme la nudité à son bureau d’un conseiller national? Et pourtant c’est le sujet dont on parle le plus souvent, surtout en cet été particulier. Même «La Liberté» a fait sa une sur la météo le week-end du 23 août. Le temps qu’il fait peut d’ailleurs offrir une occasion de philosopher. Alors que je me plaignais du climat, ma femme me rapporta ces paroles d’un sage monsieur qu’elle avait croisé: «Il faut en profiter; des étés comme celui-ci, on n’en aura pas souvent!»

Ces propos sont un beau condensé de philosophie. Ils nous rappellent d’abord que chaque saison, chaque jour et chaque instant sont uniques et donc infiniment précieux, à condition que nous sachions discerner leur radicale nouveauté. Il n’existe pas deux moments pareils, alors profitons de chacun d’eux car tous ont quelque chose à nous donner et à nous apprendre. «Carpe diem», cueille le jour présent, recommandent les disciples d’Epicure. Mais qui sait encore s’émerveiller et extraire le suc de l’instant pour en nourrir son existence? Trop souvent, nous passons à côté des êtres ou nous vivons à contretemps en vomissant sur le présent, dans les deux sens du mot. Quel été pourri!

La remarque du monsieur nous renvoie aussi au cœur de la vision des stoïciens en nous apprenant à choisir le bon côté d’un événement. Dans son célèbre «Manuel», Epictète commence par distinguer deux sphères: celle de l’esclavage et celle de la liberté. L’esclavage consiste à vouloir absolument modifier des faits qui ne dépendent pas de nous: le passé ou le temps qu’il fait, par exemple. Ce combat est vain et sans issue. Que d’énergie perdue en regrettant un acte passé ou en se lamentant sur les conditions météorologiques! Nous voici esclaves de ce qui ne relève pas de nous. La liberté revient au contraire à se focaliser sur ce qui dépend réellement de nous: le jugement porté sur ce qui nous arrive et les décisions d’agir dans le présent. Ainsi je ne peux pas changer le temps d’aujourd’hui, mais je puis l’accueillir positivement ou négativement et décider d’un comportement en conséquence. Il pleut et il vente? Vais-je gémir et me morfondre en tournant en rond ou profiter des circonstances pour aller visiter un monument, voire pour admirer les vagues et la couleur si spéciale d’un lac?

Epictète le résume très bien: «Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais la façon dont ils se les représentent. Qu’est-ce donc qui est à toi? L’usage des représentations.» Je suis responsable de mes états d’âme: soit je me torture en m’enchaînant à un jugement négatif sur ce qui m’échappe, soit je me libère en changeant ma représentation et en choisissant d’agir de manière constructive. «Toute chose a deux prises, ajoute Epictète, l’une par laquelle on peut la porter, l’autre par laquelle on ne peut pas la porter.»

Est-ce à dire qu’il faut tout accepter béatement? Le climat mais aussi la guerre et la pornographie? Epictète n’a jamais affirmé cela puisqu’il écrit que le type de réaction dans le moment présent dépend de moi. Certes, je ne peux pas faire que tel ou tel conflit n’ait pas eu lieu – cela ne dépend pas de moi – mais il m’est possible de dénoncer les atrocités dans une lettre de lecteur et de donner une contribution pour aider les réfugiés. Ces deux dernières attitudes dépendent de moi. Dans une telle situation, la représentation négative serait au contraire de penser que «je n’y peux rien». L’un des drames de notre époque est que trop de gens récriminent contre le temps qu’il fait, mais se résignent face aux guerres et aux injustices. Ils sont devenus esclaves, car les conditions climatiques ne dépendent pas d’eux alors qu’ils pourraient avoir une influence, même minime, sur la barbarie humaine. Belle fin d’été!

Paru dans La Liberté du 3.9.2014

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