Non à la tyrannie de la quantité

808909962-utilisateur-diagnostic-information-ideaDans les EMS ou les hôpitaux, on voit de plus en plus souvent le personnel soignant derrière un écran. L’autre jour, je me suis étonné de cette situation face à une infirmière absorbée par son ordinateur au milieu de personnes âgées en piteux état. « Oui, c’est triste, me répondit-elle, mais je dois introduire un tas de données et justifier tous les soins que je donne. Ils sont d’ailleurs minutés. Cela me prend au moins une heure par jour. Et dire que l’ordinateur devait libérer du temps et simplifier la vie ! » Ces données réclamées par un système absurde voulant quantifier la qualité freinent le don de soi : elles accaparent la personne en la faisant passer sous le joug du dieu Chiffre.

Loin de moi l’idée de critiquer le travail remarquable des infirmières, notamment en maisons de retraite. Tout comme les médecins ou les enseignants, elles font de leur mieux dans un dédale administratif de plus en plus inextricable au fond duquel trône le Minotaure prêt à dévorer les plus beaux idéaux. Cette dérive quantitative mine de nombreux champs d’activité et je l’ai vécue dans l’éducation. On nous enjoint de noter les qualités d’un enseignant sur une échelle de 1 à 10 ! Une échelle qui descend dans un enfer de grilles où l’individu finit bel et bien grillé. Cette tendance se base sur ce postulat idiot : tout peut et doit être mesuré.

Quantifier la qualité : n’est-ce pas une contradiction dans les termes ? La qualité de la relation humaine s’avère capitale aussi bien dans le domaine de la santé que dans celui de l’école. Mais est-il possible de la quantifier en la faisant entrer dans un tableau préétabli pour calculer son efficience ? Certainement pas sans la dénaturer. En cherchant coûte que coûte à chiffrer la substantifique moelle du contact humain, nous ressemblons à des éléphants dans un magasin de porcelaine écrasant tout sur leur passage.

Bien avant notre ère, Aristote dénonçait déjà l’aberration de la quantification abusive. L’amitié, par exemple, n’est pas chiffrable. Combien m’aimes-tu ? Question stupide. Plus tard, Descartes, le père de la méthode scientifique moderne, distinguera clairement l’étendue mesurable des corps matériels et l’esprit imperméable à la quantification. Non, l’esprit de finesse n’est pas quantifiable. En voulant tout réduire à la quantité, notre époque  perd l’esprit. N’est-ce pas le signe du matérialisme le plus absolu ? L’essentiel – l’essence ciel – est en train de nous échapper.

Sous prétexte de rationalisation, on déshumanise de nombreux secteurs. La confusion entre qualité et quantité me semble être l’un des problèmes majeurs de notre temps. Il est dû à la bêtise de l’homme, comme le réchauffement climatique.  Ce mélange des genres entraîne la désertification des esprits. Tout s’alourdit derrière les grilles du calcul. Où sont ceux qui, comme Thésée, s’engagent pour combattre le nouveau Minotaure qui nous avale par la numérisation ? Il est urgent d’entrer en résistance.

Jacques de Coulon

Paru dans  La Liberté du 25 août 2017

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *