Mon chat, ce frère supérieur

IMG_0348Aristote, Hegel, Kant : les philosophes proclament la supériorité de l’être humain sur le reste des animaux. Sans compter nos religions pour qui l’homme seul est créé « à l’image de Dieu ». Mais en observant mon chat, je ne suis plus si sûr de cette prééminence. Contrairement à mes congénères, le chat ne tombe pas dans la démesure que les Grecs nomment hybris et qu’ils considèrent comme la faute majeure. Mon jeune matou n’abuse pas du monde qui l’entoure, il ne gonfle pas ses désirs jusqu’à l’orgie et ne se laisse pas manipuler par des slogans le poussant à massacrer ses semblables.

Chez Aristote, c’est le fameux logos qui distingue l’homme de l’animal. On le traduit par « raison ». Mais qu’a fait l’humain de son logos ? Il a arraisonné le monde au point de le dénaturer et de mettre la planète en danger. Ce babouin qui s’est soi-disant transcendé dans la rationalité se comporte comme un sagouin. Mon chat, lui, ne détruit pas les écosystèmes, même s’il chasse les souris, voire les oiseaux. Il suffit de le voir évoluer pour comprendre qu’il épouse la nature et se coule en elle. Il la respecte telle qu’elle est.

Logos veut aussi dire parole. Or aujourd’hui le langage se dégrade en babillage futile sur Internet, en un « chat » aux antipodes de la sérénité de mon petit félin qui n’est pas collé à un écran dans la frénésie des tapotements. Il prend le temps d’être. À l’intérieur de moi, le logos se transforme souvent en logorrhée mentale de mots qui dansent le cha-cha-cha dans les combles de mon esprit groggy. Pour calmer cette agitation intérieure, ce logos devenu fou, j’observe mon chat qui reste silencieux et se meut avec grâce. N’est-ce pas la meilleure méditation ?

Selon Hegel, l’homme surpasse l’animal par la maîtrise du désir. « Entre le désir et sa réalisation, l’homme met la pensée, l’animal pas » dit-il. Rien de plus faux pour mon chat et moi ! Lui est un vrai disciple d’Epicure puisqu’il se contente des désirs naturels et nécessaires : il boit de l’eau quand il a soif, s’arrête de manger lorsque la faim ne le tenaille plus. Pas comme moi qui me goinfre de douceurs ou comme nombre de mes congénères qui se vautrent dans le luxe et la luxure en recherchant la satisfaction de désirs non naturels et non nécessaires, tels l’envie exagérée de richesses ou le raffinement pornographique. Par sa sobriété heureuse, l’épicurien est bien mon chat.

Kant, lui, caractérise l’être humain par son autonomie, cette faculté de se donner sa propre loi sans influence externe. Mais franchement, entre mon chat qui fait ce qu’il veut quand il veut et mon semblable qui obéit aux injonctions publicitaires, lequel est le plus libre ? Mon chat, au contraire de l’homme, ne se laisse pas dicter son emploi du temps et ne se met pas en meute pour acclamer un dictateur ou bien huer l’équipe adverse. Mon chat ? Un modèle d’insoumission et d’harmonie. N’est-il pas l’avenir de l’homme qui doit apprendre à « vivre chat » s’il veut survivre sur la Terre ?

Jacques de Coulon

Paru dans La Liberté du 13 janvier 2017

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