Mettez de la poésie dans votre vie !

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Elle peut nous transformer en profondeur et devenir un véritable outil de développement personnel, assure le philosophe Jacques de Coulon dans ses derniers livres. La preuve en quatre séances… poétiques.

par Flavia Mazelin-Salvi

Par ses sonorités, ses rythmes, ses images, la poésie exprime l’état le plus achevé de la “maison de l’être”, affirme Jacques de Coulon. L’homme se construit et se reconstruit aussi par la poésie. Les mots bien choisis guérissent les maux. » Pour autant, le philosophe ne fait pas de la poésie le substitut « magique » de la thérapie, il l’appréhende plutôt comme un outil de développement personnel. Poète, chacun l’est en puissance, assure-t-il, rappelant que le mot poésie vient du grec poiêsis, « création » : « Pour en faire l’expérience, il suffit de choisir un poème, de le réciter à voix haute et de se laisser porter. Aussitôt, notre imaginaire compose une mélodie et un paysage singuliers. »

En faisant de nous des créateurs, la poésie nous connecte à nos ressources intérieures et modifie notre regard. Et si elle n’est pas un voile d’or et d’argent destiné à camoufler les laideurs du monde, elle peut les transcender et nous rendre plus conscients. En février 2009, alors que la grève paralysait la Martinique et la Guadeloupe, neuf intellectuels antillais, dont Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant, évoquaient non une crise économique, mais une « crise poétique ». Dans ce manifeste politique écrit comme un poème, ils appelaient à « mettre en oeuvre un épanouissement humain qui s’inscrit dans l’horizontale plénitude du vivant… » C’est dans cet esprit que nous vous proposons, avec Jacques de Coulon, quatre séances poétiques de développement personnel.

Pour vous recentrer

Si la psychanalyse et la poésie ont un point commun, c’est de proposer un voyage dont nul ne peut connaître les étapes à l’avance. Quelles émotions en jailliront ? Quelles associations d’images ? Pour l’entreprendre, vous pouvez vous replonger dans un poème de votre enfance (Jacques Prévert, Paul Éluard, Jules Supervielle…). En le relisant à haute voix, en laissant ses images prendre forme et sa musicalité vous envahir, sensations et souvenirs vont remonter à la surface. À la manière d’un détective ou d’un analyste, vous pouvez alors les noter, les compléter, les interroger…

L’exercice : « Château de cartes, château de Bohême, château en Espagne, telles sont les premières stations à parcourir pour tout poète », écrit Gérard de Nerval (In Petits Châteaux de Bohême – Gallimard, “Poésie”, 2005). La métaphore du château – ses dédales, ses pièces fastueuses, comme ses pièces obscures et secrètes – est souvent utilisée pour décrire le cheminement, à tâtons, de celui qui décide de remonter à la source. Pour prendre conscience de cer taines de nos prisons intérieures édifi ées dans le passé, et vous en évader, imaginez-vous dans la peau d’un pèlerin arrivant au pied d’un château, au sommet d’une montagne. Sur la plus haute tour, à la fenêtre, une femme (ou un homme) vous demande de la (le) délivrer. Visualisez prcisément cette manifestation de votre être profond : ses traits, son expression, ses vêtements… Et l’ayant libérée, rédigez un dialogue entre elle et vous.

Pour sortir des sentiers battus

Parce qu’elle propose d’autres voies que celle de la rationalité et procède par ellipses, métaphores, associations, la poésie a le pouvoir de faire de l’espace en soi pour que puisse se déployer une façon d’être au monde plus singulière. Mais pour s’ouvrir à une dimension nouvelle et se mettre en marche, agir sur le mental ne suffit pas. « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai » (in Les Contemplations de Victor Hugo – Flammarion, “GF”, 2008), « Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées » (Ma bohème, in Les Illuminations d’Arthur Rimbaud – Librio, “Poésie”, 2004). Hugo, Rimbaud… Par essence, le poète est en mouvement. Pour lui – et à l’instar des philosophes antiques qui enseignaient en marchant –, la mobilité de l’esprit est indissociable de celle du corps.

L’exercice : choisissez un poème qui, pour vous, représente la liberté, l’invitation au changement ou au voyage, et récitez le à haute voix en marchant. À chaque syllabe correspond un pas. Pendant l’exercice, il s’agit de relâcher les épaules, d’inspirer et d’expirer de manière confortable, et de répéter le texte plusieurs fois jusqu’à se sentir bercé, presque hypnotisé par les mots.

Pour traverser les difficultés

La poésie parvient à dire les états d’âme les plus noirs, que l’on peine à formuler, et cette mise en mots de l’angoisse apaise les émotions. Lire des vers comme s’il s’agissait de méditation peut être salvateur : vers de Baudelaire – « Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille » (Recueillement, in Les Fleurs du mal – LGF, “Le Livre de poche”, 2008) – ou d’Apollinaire – « Faut-il qu’il m’en souvienne/La joie venait toujours après la peine » (Le Pont Mirabeau, in Alcools – Belin-Gallimard, 2009)… Parce qu’elle connecte au monde des symboles et rend cocréateur d’images et de sons, la poésie pousse à redevenir pleinement acteur de sa vie.

L’exercice : dans sa présentation de L’Art du haïku (Belfond, 2009), la journaliste Pascale Senk rappelle la recommandation du Japonais Sôseki : « Transformer sa colère ou ses larmes en dix-sept syllabes. » Si vous n’en écrivez pas vous-même, vous pouvez toujours réciter un haïku, tel un mantra, l’un du poète Hosai par exemple – « Ce coeur/qui réclame ceci ou cela/dans la mer je relâche » (In Dans la boîte à clous tous les clous sont tordus d’Ozaki Hosai – Moundarren, 1997). Magie incantatoire des mots qui, répétés en conscience, modèlent nos pensées comme de la glaise.

Pour enrichir votre quotidien

Dans l’une des lettres qu’il adressait au jeune Franz Xaver Kappus, Rainer Maria Rilke écrivait : « Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. » (In Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke – LGF, “Le Livre de poche”, 2007). Le monde parle à celui qui fait halte pour l’écouter, tous sens déployés. On peut lire René Char pour se sentir moins à l’étroit dans le monde de la logique comptable, Emily Brontë pour vibrer à l’unisson des grands romantiques. Il est aussi possible de s’offrir des occasions de vivre en poète au quotidien : faire l’expérience de la solitude, rêver, traîner au lieu d’agir et de produire…

L’exercice : vous pouvez créer votre poème en suivant les cinq conseils de Rilke – rentrer en soi, observer son environnement comme si on le découvrait, faire silence, laisser émerger les images et les suivre, et se laisser porter par son propre rythme pour s’exprimer. La poésie s’adresse au coeur de l’être, à sa singularité, elle peut le révéler et le libérer. C’est en cela qu’elle est revitalisante et… subversive !

Témoignages de poètes

Sabine, 32 ans, décoratrice : « C’est ma pratique spirituelle »

« Une dizaine de poèmes, découverts à l’école, me reviennent dans des situations très précises. Si je marche en montagne ou sur une plage, Baudelaire (“La Nature est un temple où de vivants piliers…”) vient nourrir mon sentiment de plénitude; quand je me sens fragile, Nietzsche me redonne confiance (“Car je suis flamme assurément!”) ; et dans les moments difficiles, réciter Aragon en boucle (“Donne-moi tes mains pour l’inquiétude…”) m’apaise : par l’effort de mémoire que cela exige, par le rythme qui peu à peu me berce et me fait entrevoir autre chose que ce que je suis en train d’affronter. Je vis la poésie comme une pratique spirituelle – la seule qui me touche. »

Fabien, 46 ans, menuisier : « J’écris depuis toujours des poèmes que je ne montrerai jamais »

« J’ai commencé à écrire de la poésie en seconde, suite à une rupture amoureuse très douloureuse. Pendant des nuits et des nuits, j’ai ciselé mon texte pour en faire une sorte de boîte qui contiendrait mon histoire, mes sentiments, mon désespoir. Quand j’y suis arrivé, au bout d’une quinzaine de jours, j’allais déjà mieux, c’est comme si le poème était devenu vivant, qu’il portait la douleur à ma place. J’ai vraiment eu l’impression de faire de la magie ! Depuis, je n’ai plus arrêté d’écrire. C’est irrégulier, mais je reprends toujours la plume. Sur un carnet qui ne me quitte pas, j’écris quelques mots, un texte plus long, c’est très variable. Ces poèmes, c’est ce que j’ai de plus intime, je ne les ai jamais montrés à personne, c’est une part de moi que je garde secrète, c’est ma force. »

février 2010

Voir aussi l’article La poésie-thérapie peut transformer nos vies

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