La transparence: un enfer?

737158_90739322La transparence est devenue un impératif majeur. Dans les années 1980, n’est-ce pas la glasnost qui a mis fin à l’opaque régime soviétique? Aujourd’hui, on demande aux entreprises d’être plus transparentes sur leur comptabilité ou les salaires versés. Mais si cette exigence de transparence est légitime pour les Etats ou les multinationales, elle menace souvent l’individu dans son identité même. Si tout en lui devient traçable, si ses goûts sont exploités par l’ordre marchand, qu’advient-il de son intimité? «Le droit à une vie privée risque de n’avoir été qu’une parenthèse dans l’histoire de l’humanité», constate Jacques Attali. Deux faits récents montrent ce grignotage progressif de l’intériorité: les agissements de PostFinance et une application informatique offrant aux parents de suivre en temps réel la vie scolaire de leur enfant.

PostFinance veut tirer profit de mes données bancaires pour les livrer à des entreprises et me proposer des pubs ciblées en fonction de mes habitudes. Si je refuse, je dois en faire explicitement la demande et suis exclu de la plateforme qui met à plat mes comportements pour les analyser. Me voici aplati, scanné pour mieux être manipulé. «C’est comme si le facteur se mettait au-dessus de notre épaule et regardait notre trafic de paiements pour relever des choses et mettre ensuite un flyer dans l’enveloppe», s’inquiète Mathieu Fleury, de la Fédération romande des consommateurs. Suite à ces réactions, PostFinance a dû renoncer. Quant à l’application utilisée dans des écoles privées pour permettre à des parents d’être informés directement sur leur progéniture (notes, absences, comportement), elle suscite l’enthousiasme de certains mais la préoccupation d’autres. «Pour créer sa personnalité, on a besoin d’un jardin secret, de petits espaces de liberté où l’on peut encore faire des bêtises», affirme le sociologue Sami Coll. Or cela devient impossible si l’on est surveillé tout le temps.

Ces deux exemples ne sont que deux gouttes d’eau d’une gigantesque vague de transparence en train de déferler. La sphère privée? «Une anomalie», déclare Vint Cerf, l’un des pères d’internet. Ma vie s’étalera sur les étalages du grand marché. Mes faits et gestes seront répertoriés dans une base de données. Mes faits et gestes mais aussi mes inclinations les plus intimes. D’ailleurs aurai-je encore des aspirations propres? Elles me seront plutôt suggérées de l’extérieur puisque je me réduirai à une somme de renseignements accessibles à un moteur de recherche sophistiqué. Oui, on m’étalera, on me fera tomber. Aplati, je n’aurai plus ni relief ni consistance, comme un ectoplasme. J’emploie encore le futur, mais la personne n’est-elle pas en voie d’extinction? Emmanuel Levinas dénonçait déjà il y a cinquante ans cette tendance à «éliminer le sujet humain» en le rendant «totalement identifiable du dehors». «L’intériorité du moi se dissout dans une totalité sans replis ni secrets», ajoutait-il en précisant qu’il s’agissait d’une forme de totalitarisme. Un totalitarisme soft où la personne d’aujourd’hui est insidieusement rayée de la carte de l’humanité au profit de sa carte de crédit qui s’offre en toute transparence au dieu Profit.

Pour Levinas, je ne peux construire ma personnalité qu’en cultivant mon for intérieur, «à partir du secret qui me permet de voir sans être vu» et qui «s’ouvre sous la poussée qu’oppose un être à sa totalisation». Avoir une citadelle intérieure où je puis penser et projeter des actes sans que tout le monde le sache: telle est la condition sine qua non de mon identité. Imaginez une transparence totale où chacun pourrait voir à tout moment ce que je pense ou ce que je fais. Ce serait l’enfer, même s’il est pavé de bonnes intentions comme chez Eric Schmidt, ex-patron de Google: «S’il y a quelque chose que vous faites et que personne ne doit savoir, il faut commencer par ne pas le faire», dit-il. Voilà le nouvel impératif catégorique. L’enfer, disais-je!

Paru dans La Liberté du 13.10.2014

.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *