La philosophie pour aiguiser sa lucidité

17_fr_fr3_philo1FRIBOURG • Pour fêter les 50 ans de leur bac à Saint-Michel, des élèves de 1966 ont conçu un projet d’ouvrage et d’exposition sur la philosophie. Mais celle-ci a-t-elle encore sa raison d’être? Réponse de deux philosophes.

NICOLE RÜTTIMANN

«La chouette n’est pas son symbole pour rien : la philosophie aide à poser un regard lucide et critique sur la société», selon les philosophes. Et ce regard, certains d’entre eux l’aiguisent chaque jour encore, depuis qu’ils ont quitté les bancs du Collège Saint-Michel à Fribourg. Eux, ce sont les bacheliers de la volée 1966 qui fêtent cette année les 50 ans de leur diplôme. Pour marquer cet anniversaire, ils ont conçu un projet original: une publication, une exposition (du 18 mai au 4 juin) et une action en faveur des bacheliers de 2016.

L’ouvrage, intitulé «Philosophie/ Image», est publié par l’association fribourgeoise Belzedicts. Il vise à «rendre accessibles à tous des textes ou thèmes de la philosophie occidentale susceptibles d’éclairer les questions fondamentales de notre temps», selon ses contributeurs. Il s’agit de Pécub, dessinateur de presse et «philosophe de l’image», et de philosophes enseignants ayant un lien avec le Collège Saint-Michel : quatre anciens professeurs et un président du jury de bac. Parmi eux, l’écrivain et conférencier Jacques de Coulon, 64 ans, qui y a enseigné la philosophie et en a été proviseur, puis recteur jusqu’en 2008. Et Dominique Rey, 70 ans, dont 37 d’enseignement de la philosophie et de l’histoire de l’art à Saint-Michel (l’un des deux auteurs faisant partie de la volée bac 66).

Passage de flambeau

«Nous nous rencontrons tous les dix ans entre ex-bacheliers. Cette fois, nous voulions marquer ces cinquante ans mais surtout faire quelque chose pour le public et les collégiens », expose Dominique Rey. «L’idée du livre a germé dans la tête d’André Glardon, de la volée 66. Ami du dessinateur Pécub, il l’a convié à participer au projet.» Contactés l’été dernier, les auteurs y ont ensuite apporté leur contribution.

«Chaque professeur de philosophie est différent, a des pensées différentes. Leurs visions convergent parfois, divergent souvent. C’est aussi ce qui fait la richesse de l’ouvrage, et de la philosophie en général !», soutient Jacques de Coulon.

Les auteurs abordent des questions variées, telles que le développement de l’esprit critique, choix de Jacques de Coulon. Il présente notamment un texte d’Esther «Etty» Hillesum, où elle évoque « ce ciel intérieur que les nazis ne peuvent détruire ». Tandis que Dominique Rey est parti d’expériences vécues pour aborder des thèmes comme celui de la paternité (par exemple: que va-t-on léguer?), de la relation à autrui ou d’autres questions relatives à l’éthique et à l’esthétique.

La philo, ça sert à quoi?

« Ces textes sont importants. Ce n’est pas juste un arrangement de concepts ! Ils nous ont inspirés dans nos vies», souligne Jacques de Coulon. Mais à quoi sert concrètement la philosophie? «Il ne faudrait pas la soumettre à un critère utilitaire. Son but n’est pas cela. Il est d’élargir la conscience», nuance-t-il. « Son application peut, par exemple, nous faire réaliser que l’on est souvent manipulé, par internet ou les idéologies, qu’elles soient religieuses ou non. C’est de cela qu’il s’agit lorsqu’on évoque le mythe de la caverne: voir au-delà de ses murs, en sortir!»

Enseigner la philosophie

Pas facile pour autant de captiver les élèves en cours. « J’ai cherché à relier les préoccupations des grands noms de la philosophie à celles de l’élève, à l’actualité. Leur montrer la richesse du texte, sortir des a priori et encourager les diverses interprétations (que signifie ce texte pour moi?) pour un vrai débat. En un mot, faire vivre ces écrits! » Et de souligner: «Un exemple concret de la philosophie, c’est cela : savoir se mettre à la place de l’autre. Un défi capital aujourd’hui!» Et l’intérêt des jeunes pour la philosophie est loin d’être mort, assure Dominique Rey. «S’il est difficile de capter des élèves accaparés par les écrans et de multiples préoccupations, leur curiosité reste vive si on sait les rejoindre.» Pour preuve, le succès de l’initiative lancée par des enseignants de Saint-Michel qui ont créé une Académie de philosophie pour l’aborder hors du contexte scolaire: «Quelque cinquante personnes, en majorité des collégiens, suivent ces cours-conférences!», relève-t-il.

La quête du sens

Comment expliquer ce regain d’intérêt? « La philosophie répond à certains de leurs questionnements, leur apprend à argumenter et les guide dans un monde désorienté. Elle incarne la quête du sens», conclut Jacques de Coulon, précisant que les enseignants aussi lui demandent des séminaires pour traiter de thèmes tels que le port du foulard ou «Charlie Hebdo» par le biais de «l’outil philosophique».

Et de se réjouir qu’en 50 ans, l’enseignement de la branche ait évolué, autorisant différentes visions alors qu’auparavant un seul courant était admis. « Il est essentiel que les élèves aient un point de vue élargi, non restreint à Marx ou la Somme théologique de saint Thomas! Et qu’ils ne cessent jamais de se questionner. C’est cela, un philosophe!»  L’exposition présente les originaux de Pécub et des extraits de l’ouvrage. A voir au Collège Saint-Michel de demain 18 mai au samedi 4 juin, les jours ouvrables. 18 mai: vernissage et fête des bacheliers 1966. 4 juin: finissage et dédicaces par les auteurs et le dessinateur.

Photo de Vincent Murith. Article de Nicole Rüttimann paru dans La Liberté du 17 mai 2016

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