Jacques de Coulon, philosophe de l’attention

Article dans La Croix, quotidien parisien des 11 et 12 février 2017

Instituteur puis professeur de philosophie, proviseur et recteur de lycée, ce pionnier de la méditation à l’école a consacré sa vie à l’éducation. Aujourd’hui retraité, il essaie de « garder le cap de la joie »

Fribourg (Suisse)

De notre envoyée spéciale France Lebreton

Jacques-Coulon-encourage-chacun-cultiver-interiorite_0_730_1095Gare de Fribourg, un jour de semaine. Température extérieure : – 5 degrés. Le vent est glacial mais l’accueil, chaleureux. S’il était besoin de casser la glace, rien de tel que partager une fondue au fromage suisse « moitié-moitié », 50 % gruyère, 50 % vacherin. Un plat idéal, aussi, pour sonder le cœur d’un homme.

Longtemps, Jacques de Coulon a eu le regard rivé sur l’horloge. Ce natif de Neuchâtel, en Suisse, jonglait entre ses différentes responsabilités. Professeur de philosophie, proviseur et recteur de collège, président et membre du Conseil de l’éducation (1), conférencier, auteur, chroniqueur… « La grande affaire de ma vie, c’est l’éducation », reconnaît Jacques de Coulon. Retraité depuis deux ans, il continue d’enseigner la philosophie dans le cadre de la formation pastorale des séminaristes et futurs diacres notamment. Dans la rue piétonne qui monte au collège (équivalent du lycée en France) Saint-Michel, des signes de tête et des sourires entendus saluent discrètement celui qui fut, pendant plus de trente ans, professeur, proviseur puis recteur de cet établissement public réputé.

Dans le dédale du collège bilingue (franco-allemand), fondé en 1582 par le jésuite Pierre Canisius, Jacques de Coulon est chez lui. « C’est ma deuxième maison », dit-il, en tâtant la clé au fond de sa poche. Dans les couloirs où règne un parfum d’histoire, il s’arrête pour commenter une gravure du collège au XVIe siècle, ou entrouvrir l’une des larges portes serties de boiseries derrière laquelle se trouvait son bureau. Sa devise de recteur, « pour un humanisme exigeant », est toujours d’actualité.

En tête à tête avec « Monsieur de Coulon », bien des élèves ont dû s’interroger sur l’origine des tatouages ornant le dos de ses mains. Un soleil, une demi-lune et une croix : ces dessins à l’encre indélébile réveillent les souvenirs de sa jeunesse à Beyrouth, lorsque son père, Maurice de Coulon, ingénieur forestier, fut mandaté par l’ONU pour replanter des cèdres au Liban, dans les années 1960. Le jeune Jacques, alors collégien chez les jésuites, a grandi dans un pays où les différentes communautés coexistaient en paix. « Malgré leur excellente éducation, les familles n’ont pas réussi à continuer à s’entendre », regrette le professeur. La guerre civile du Liban a généré son lot de désillusions et de souffrances. «J’ai perdu la moitié de mes camarades : certains sont morts, d’autres sont devenus des chefs de guerre », lâche-t-il avec tristesse.

Cette épreuve le marque à jamais, nourrit sa réflexion et oriente sa vocation. « L’individu qui s’agrège à une seule communauté, en excluant les autres, perd sa personnalité. Il est dangereux de se fondre dans une seule identité qui peut devenir meurtrière. Faire passer le clan religieux, familial ou racial avant la fraternité humaine est un ferment de violence et de guerre. Chaque être humain, à la fois unique et citoyen du monde, doit cultiver ses différentes appartenances », témoigne Jacques de Coulon. Se forge alors en lui la conviction du rôle essentiel de l’éducation qui permet à l’individu de sortir de cet enfermement et de s’ouvrir à d’autres points de vue.

Instituteur à Neuchâtel, au début des années 1970, il est persuadé que chaque enfant possède en lui un trésor d’aptitudes. « Je n’ai jamais rencontré un élève nul. Tous ont des capacités mais beaucoup n’arrivent pas à les exprimer parce qu’ils sont dispersés, agités, tendus ou abattus. » L’éducateur cherche comment améliorer l’attention et le calme intérieur, conditions de tout apprentissage. Une année passée dans une école copte du Michigan, aux États-Unis, le familiarise à des exercices de respiration, de concentration, de relaxation. L’instituteur les met en pratique dans sa classe, et découvre leurs effets bénéfiques sur ses élèves qui en redemandent !

Lorsque l’enseignant soutient son mémoire de pédagogie, un membre du jury lui fait remarquer la proximité de sa méthode avec le yoga. Dans la foulée, la publication de ses travaux donne naissance à son premier livre (Éveil et harmonie de l’enfant) qui lui vaut de participer en 1978, avec Micheline Flak, à la création du RYE (Recherche sur le yoga dans l’éducation). Cet organisme, qui a formé des milliers d’enseignants dans le monde, reçoit, en France, l’agrément du ministère de l’éducation nationale… en 2013. « En France où il y a eu des réticences, la reconnaissance officielle a été plus longue à venir qu’en Suisse », glisse-t-il.

Pendant des années, Jacques de Coulon s’efforce d’adapter le yoga et la méditation (pour lui, l’un et l’autre se rejoignent) au système scolaire sous forme d’exercices de transition ou intégrés dans les cours. « Un yoga et une méditation laïques », précise l’éducateur, « envisagés comme une science de la conscience applicable au développement de l’enfant ou de l’adolescent, afin qu’il soit vraiment lui-même, au-delà de tout masque, et puisse donner le meilleur de lui ».

Parallèlement Jacques de Coulon suit des études de philosophie et de sciences des religions, à l’université de Fribourg. Il découvre notamment les différents degrés de l’attention telle que la concevait la philosophe Simone Weil. D’abord, une « attention panoramique » de celui qui sait « monter au sommet de sa montagne intérieure », prendre de la distance et regarder au-delà des points de vue particuliers. Puis, une « attention focalisée » pour mieux se concentrer sur l’autre, une tâche à accomplir, une leçon à apprendre…

L’éveil de l’attention est l’une des clés de l’éducation à la vie intérieure. « Dans un monde où les jeunes, souvent manipulés par d’habiles marchands, sont sommés de consommer toujours plus, il est essentiel de savoir se libérer des conditionnements et d’apprendre à réfléchir par soi-même. Pour contrebalancer l’influence des écrans qui disperse l’esprit vers l’extérieur, on doit apprendre à se construire un moi autonome capable de distanciation », affirme le philosophe qui encourage enfants et adultes à cultiver leur intériorité par la pensée poétique, l’imaginaire, la lecture, la méditation…

Jacques de Coulon commence sa journée par quelques minutes de méditation, avant de se lever. « La méditation prépare à la prière. Avant de prier, il faut faire place nette », estime-t-il. Né dans une famille protestante, cet arrière-petit-fils de pasteur s’est converti à la religion catholique, à l’âge de 30 ans. « La présence de Dieu dans l’Eucharistie donne une force extraordinaire », dit-il. L’après-midi, le jeune retraité aime se promener seul avec son chien, vers l’abbaye cistercienne d’Hauterive, au bord de la Sarine. Parfois, son épouse Anne-Marie l’accompagne. « Nous avons l’habitude de marcher ensemble mais en décalé, sans nous parler. » Méditer en marchant, c’est aussi « se relier à son centre, pour être ouvert à ce qui nous entoure ». Comme l’a écrit le chartreux Jean-Baptiste Porion, l’un de ses maîtres spirituels, « le contemplatif n’est pas celui qui découvre des secrets ignorés de tous mais celui qui s’extasie devant ce que tout le monde sait ». Regarder un arbre, écouter le chant d’un oiseau, toucher une feuille, comme si c’était la première fois, et s’émerveiller.

Avec le recul, le philosophe avoue avoir autant appris de ses élèves que de ses professeurs. « En me posant des questions pertinentes, les élèves m’ont aidé à clarifier mes idées. » Ne se considérant pas comme un « philosophe du bonheur », Jacques de Coulon tente, plus modestement, de « garder le cap de la joie ».

Coups de cœur

L’abbaye de Conques

« Lorsque j’étais étudiant, j’ai passé une année dans le désert du Hoggar, parmi les Touaregs. Aujourd’hui, je rêve de partir à pied sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle. La marche me fait épouser le rythme de la nature et me sort de la tyrannie de l’immédiateté. Je me rends régulièrement à l’abbaye de Conques pour faire le vide, me ressourcer. Un vrai retour aux sources puisque les origines lointaines de ma famille se trouvent en Aveyron, près de Millau. »

La poésieFribourg_0_730_389

« Notre monde est en manque de poésie. Il est soumis au numérique, à la pensée calculatrice. On en oublie la pensée qui médite et s’émerveille. Il y a urgence à poser un autre regard sur le monde. J’apprends par cœur des poèmes et j’aime les réciter. Comme Élévation de Baudelaire et Le Pont Mirabeau d’Apollinaire. »

Fribourg en Suisse

 « J’aime Fribourg pour les richesses de cette cité médiévale, haut lieu intellectuel et catholique, dans son écrin de monastères. Ces « fenêtres » ouvertes vers le ciel m’ont incontestablement façonné. »

France Lebreton,

Photo (Jacques de Coulon) de Nicolas Brodard

Publié dans La Croix des 11 et 12 février 2017

 

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