Faut-il faire de nos enfants des battants ?

Article paru dans La Croix du 8 avril 2015

Apprendre à aller de l’avant, à se défendre, à pousser les portes. À l’heure de la crise, certains parents se demandent s’il faut aguerrir les enfants pour mieux les préparer à un monde difficile.

Faut-il-faire-de-nos-enfants-des-battants_article_mainInculquer aux enfants l’autonomie et l’esprit d’entraide est, selon les spécialistes, la meilleure façon de les armer face aux difficultés de la vie.

Etes-vous Lepic ou Bouley? Êtes-vous plutôt à cheval sur les principes ou plutôt relâchés? Les déboires éducatifs des uns et des autres font le succès de la série Fais pas ci, fais pas ça programmée par France Télévisions depuis 2007. Pourtant, si cette série sortait aujourd’hui, Thierry Bizot, son producteur, les imaginerait différents. «Fais pas ci, fais pas ça a 10 ans. Depuis, la crise est passée par là avec son lot d’angoisses de l’avenir, explique-t-il. Du coup, plus que l’autorité, les familles font face à un nouveau dilemme: comment préparer nos enfants à un monde si dur? Comment apprendre qu’il faut aimer son prochain, certes, mais aussi lui passer devant pour décrocher un stage en entreprise?»

Selon cet observateur de la société, deux grands types de réponses existent. «Une première consiste à dire:” débrouille-toi mon fils, la vie est une jungle, donc bats-toi et sois le meilleur”. La seconde, qui peut être celle de familles cathos idéalistes, peut se résumer ainsi:” Certes la vie est dure mais, non, nous ne sommes pas des animaux et cela vaut la peine de sacrifier un peu de notre réussite personnelle pour des valeurs qui nous grandissent”. Aujourd’hui, nous jouerions de ces différences.»

Comment faire pour concilier les principes humanistes avec l’idée qu’il faut aussi, parfois, se battre? La question n’est pas simple quand un jeune de moins de 25 ans sur cinq est au chômage. Elle taraude parfois Caroline, mère de trois enfants. «Je leur paie une école catholique, où on leur apprend à tendre la joue gauche, à faire attention aux plus petits. C’est très bien et cela correspond à mes convictions et mes choix éducatifs, mais j’espère que je ne suis pas en train de faire de mes enfants des inadaptés.» Martine, désormais grand-mère, renchérit: «Je demandais aux enfants d’être gentils, obéissants. J’aurais dû plutôt leur dire qu’il fallait oser pousser les portes, s’imposer, aller de l’avant.» En un mot, être des «battants».

La figure du jeune loup plein d’arrogance, souvent moquée, ferait-elle néanmoins son chemin dans les familles? «Ce terme de” battant” est un piège, relativise Jacques de Coulon, professeur de philosophie, ancien recteur du collège Saint-Michel à Fribourg (Suisse) (1). Il peut être sous-tendu par un néodarwinisme social, une idéologie selon laquelle le plus fort gagne s’il écrase les plus faibles. Je n’y crois pas du tout, car en tant qu’enseignant j’ai vu beaucoup d’enfants craquer, faire des dépressions sous la pression. Vouloir faire des battants à tout prix peut donc aboutir à faire des battus. Pour autant, il ne s’agit pas non plus de faire des enfants des bonnes poires, un peu naïves, qui acceptent leur sort avec résignation.»

Trouver le juste équilibre n’est donc pas évident. Il faut en effet savoir défendre ses principes ou ses intérêts. Le terme de «battant», qui emprunte au monde du sport pour désigner un adversaire combatif, n’est d’ailleurs pas péjoratif, car certains combats valent d’être menés. «Quand le monde est dur, inculquer les grandes valeurs humanistes reste ainsi très important, pour ne pas aboutir à des adultes enfermés dans leur bulle d’individualisme», reprend Jacques de Coulon.

Ce spécialiste de l’éducation propose de former des enfants autonomes et capables de coopérer plutôt que de fabriquer de futurs battants. «L’autonomie et la coopération sont les deux boussoles qui permettent de trouver sa voie en toutes circonstances. La première suppose une solidité intérieure, de savoir faire la part des choses entre ce que pensent les copains, les médias, pour se faire un jugement propre. 

Coopérer, ensuite, demande d’avoir compris qu’il est vain de s’épuiser en luttes contre les autres. Mieux vaut s’écouter, être solidaire.» Le professeur cite l’exemple de deux classes de terminales. Dans la première, les élèves coopèrent, les meilleurs aidant les plus faibles. La ­deuxième est à la fois meilleure et plus individualiste. Celle qui aura de meilleurs résultats au bac sera celle où l’entraide règne.

Le monde professionnel s’en rendrait d’ailleurs compte. De plus en plus d’entreprises favoriseraient les salariés présentant des compétences sociales, souligne Laurent Falque, membre de l’équipe de direction de l’Icam (Institut catholique des arts et métiers) à Lille. «Le management par objectifs imposés depuis le haut de la hiérarchie jusqu’à la base ne suffit plus. La mode est désormais à” l’entreprise libérée” qui pose la question de savoir quelle est la vocation de l’entreprise et des personnes.»

Dans cette perspective, les parents peuvent donc se rassurer: nul besoin de mettre la pression, mieux vaut encourager les enfants à aider leurs copains pour en faire de futurs «gagnants». Cette séduction des gentils se mettrait en place dès le plus jeune âge. Les études du professeur Hubert Montagner (2), ancien directeur de recherches à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), sont de ce point de vue éclairantes. Pendant plusieurs années, il s’est intéressé aux relations des enfants en crèche. Il a mis en évidence que, avant même la maîtrise du langage, apparaissent des «leaders», «qui attirent plus que les autres, obtiennent ce qu’ils souhaitent, sont suivis et enviés dans tout ce qu’ils font».

Qu’est-ce qui fait briller leur étoile d’un éclat si particulier? «Ces enfants multiplient les gestes d’apaisement au sein du groupe, sourient et rient plus que les autres, offrent leurs jouets, coopèrent plus facilement…» Le chercheur s’est aussi intéressé à leurs parents. «Un mot les définit: la constance. Ils posent des règles fermes, les expliquent et les appliquent. 

Ils sont rassurants. Leurs enfants bénéficient d’une forte sécurité affective. Mais rien n’est figé ! Si le profil de leader reste acquis à l’entrée en maternelle, il évolue si le contexte familial change. Si les parents, stressés, deviennent autoritaires et menaçants, l’enfant réussira moins.» Mieux vaut donc essayer de laisser la crise, et son lot de stress, au seuil de la maison.

À lire pour réfléchir:
Imagine-toi dans la caverne de Platon… Exercices de méditation à faire au lycée et à la maison, par Jacques de Coulon, Payot, 2015, 217 p., 20 € (pour les adolescents).

La morale, ça se discute, de Michel Tozzi, Albin Michel Jeunesse, 15,90 € (dès 8 ans).

Histoire d’un haricot et d’un garçon nommé Jack, de William Joyce, Bayard, 2015, 56  p., 12,90 €

Emmanuelle Lucas

Article paru dans La Croix du 8 avril 2015

(1) Imagine-toi dans la caverne de Platon, Payot, 2015, 217 p., 20 €.

(2) L’enfant et la communication, Dunod, 2012, 294 p., 24 €.

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