Epictète ou la citadelle intérieure : conquérir son autonomie !

Ancien esclave affranchi, Epictète se tourna vers la philosophie qu’il enseigna à Rome à la fin du 1er siècle de notre ère. L’essentiel de sa pensée fut recueillie par son disciple Arrien dans le célèbre Manuel : il est un outil précieux pour s’orienter dans la vie. Epictète nous propose de nous affranchir de l’esclavage en édifiant en nous un château imprenable où nous jouirons d’une vraie liberté. Il nous donne aussi les plans de la construction.

L’émergence du moi autonome

T.1. :« La réalité du bien se trouve dans ce qui dépend de nous » [1]

Epictète nous propose de commencer par opérer une distinction fondamentale entre deux sphères. La première contient tout ce qui dépend de nous et la seconde tout ce qui n’en dépend pas. Il précise :

T.2. : « Dépendent de nous : jugements de valeur, impulsions à l’action, désirs ou aversion. Ne dépendent pas de nous, le corps, nos possessions, les opinions que les autres ont de nous, la célébrité, le pouvoir » [2].

En résumé, ce qui relève de nous, ce sont les représentations qu’on a des êtres ou de nous-mêmes, en notre for intérieur alors que les phénomènes et les événements extérieurs ne sont pas vraiment de notre ressors. Par exemple, la manière dont nous ressentons le collaborateur avec qui on travaille dépend de nous : on peut le voir positivement ou non. Mais ses actes ou la façon dont il se présente nous échappent. Il en va de même pour toutes les réalités que nous vivons.

« Mais mon corps ? » objectera-t-on. « Il m’appartient donc il dépend de moi ». On peut en discuter. Pour Epictète le « donc » est abusif. Notre corps se trouve certes plus proche de nous que celui des autres mais il ne fait pas partie de notre pur noyau de liberté : nous ne sommes pas maîtres de la couleur de nos yeux, de notre taille ni même des maladies qui nous affectent. On ne peut pas, d’un coup de baguette magique, enlever cette grippe ou ce mal de dent ! Par contre nous sommes capables de modifier tout de suite la représentation que nous avons de notre corps ou de nos douleurs.

Notre moi libre ne peut éclore, d’après Epictète, que si nous avons bien compris la distinction entre les deux sphères : celle du moi (ce qui relève vraiment de nous) et celle du non moi (ce qui ne dépend pas réellement de nous). Mais la simple compréhension intellectuelle ne saurait suffire. Il nous faudra ensuite apprendre le bon usage des représentations.

Voici cinq injonctions à observer !

  • Délimiter le domaine du moi ! Ne nous laissons pas perturber par ce qui ne dépend pas de nous, par les circonstances ou le regard des autres ! Si c’est le cas et si nous gémissons des conditions climatiques, humaines ou naturelles, alors changeons de disque intérieur ! Retirons-nous d’abord dans le foyer du moi et réfléchissons ! Le climat de notre lieu de travail ou de notre région ne relève pas totalement de nous. Pourquoi donc nous en plaindre ? Montons au sommet de notre montagne intérieure pour analyser la situation un peu plus objectivement !

T.3. : « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses mais bien la façon dont ils se les représentent. Qu’est-ce donc qui est à toi ? L’usage des représentations » [3].

Délimiter la sphère du moi consiste à regrouper toutes nos forces sur la façon dont on se représente les réalités et non sur les phénomènes eux-mêmes. Nous nous engageons avant tout dans un travail sur nous-mêmes et pour régler l’horloge de notre vie, il faut d’abord distinguer soigneusement la représentation de ce qu’elle représente.

  • Se désidentifier de ce qui ne dépend pas de nous ! Si nous voulons être libre et nous affranchir comme Epictète de notrecondition d’esclave, focalisons-nous sur ce que nous sommes vraiment : un miroir remplis de reflets – nos représentations – et non des choses elles-mêmes. Or souvent on se confond avec nos possessions : notre maison ou notre véhicule. Exagéré ? Notre langage nous trahit lorsqu’on dit, à propos de notre voiture, par exemple : « J’ai crevé » ou « j’ai calé » ou encore « je suis en panne ». Mais est-ce bien nous ? Ne sommes-nous pas en train de confondre les sphères ? Epictète nous rappelle que nous ne sommes ni l’un des objets que nous détenons ni même l’une des capacités dont nous avons été gratifiés :

T.4. : « Toi, tu n’es ni une possession, ni une bonne élocution » [4].

Décollons-nous de tous ces phénomènes extérieurs dont nous n’avons pas vraiment un libre usage ! Nous serons affranchis lorsque nous ne nous investirons plus que dans notre miroir, dans le reflet des choses en nous – y compris celui de nos possessions, de notre corps ou de nos facultés – car nous sommes libres de les réfléchir comme nous l’entendons. On gagnera notre indépendance en ne nous identifiant qu’à ce qui dépend de nous. L’indépendance réside dans les dépendances de notre château intérieur.

  • Se libérer du passé et de l’avenir ! On ne peut pas changer le passé figé dans les glaces du temps. Il sera éternellement vrai que nous avons vu tel navet samedi soir ou que les Américains se sont emparés de l’Irak en mars 2003. Regardons les gens autour de nous : que d’énergie dépensée à regretter tel acte ou tel comportement ! Ah si je n’avais pas brûlé ce feu rouge ou insulté cet ami ! Inutile de se plaindre ! Quant au futur, il n’existe pas encore. On n’aura donc pas de vains regrets ni de vaines espérances. Les remords et les conjectures sont des ennemis de la liberté. Seul le présent est malléable. Lui seul dépend de nous. Vivons donc dans l’instant présent !
  • Se distancer des représentations ! OK, me direz-vous, j’ai compris et je regagne mon domicile. Le verbe « regagne » est juste car il s’agit bien d’une lutte contre la dispersion. Une fois qu’on se retrouve chez soi, encore faut-il savoir aménager notre logis, notre château. A cette fin, Epictète propose de devenir un vrai maître de maison en apprenant à diriger tous ces petits personnages qui symbolisent nos représentations. La première étape consiste à s’élever dans les hauteurs et à prendre le temps d’observer leur manège. 5. : « Commence par t’exercer à ne pas te laisser entraîner par ta représentation car une fois que tu auras gagné temps et délai, tu seras plus facilement maître de toi » [5].
  • Réécrire son discours intérieur ! Dès que nous aurons pris conscience de la représentation en nous en distançant pour examiner son identité véritable, nous pourronss éventuellement modifier son aspect et son parcours en maquillant autrement son visage et en lui tenant un discours de notre cru. Telle est la seconde étape : après la distanciation, la reprogrammation. Elle peut tout simplement consister à voir le bon côté d’une situation plutôt que la face sombre. On changera dans ce cas sa robe en l’habillant de blanc plutôt que de noir. Nous nous trouvonss pourtant en face du même événement, visible sous deux angles différents, comme le souligne Epictète :

T.6. : « Toute chose a deux prises, l’une par laquelle on peut la porter, l’autre par laquelle on ne peut pas la porter. Si ton frère commet une injustice envers toi, ne prends pas la chose par la prise  » il m’a fait injure » mais plutôt par la prise  » c’est mon frère nourri avec moi  » et tu porteras la chose » [6].

En un premier temps, nous demanderons ses papiers à la représentation en la reconnaissant pour ce qu’elle est. Puis si nous estimons qu’elle risque de bouleverser l’harmonie du château, alors fournissons-lui un autre passeport et changeons son nom ! Nous en avons le pouvoir, de par notre volonté libre qui gouverne la cohorte de tout ce que nous reflétons.

Le moi se connaît lui-même en prenant conscience de la puissance qu’il est capable d’exercer sur les représentations en formulant des choix dans un discours intérieur approprié. Demeurons donc dans notre noyau invincible de liberté et n’abdiquons jamais !

Les chemins de la liberté

Pour Epictète, nous l’avons vu, il existe trois sortes de représentations : celles des jugements portés sur les êtres, celles des objets de nos désirs et celles de nos actions projetées. D’où trois sentiers vers la liberté qui correspondent à la maîtrise de ces trois domaines.

  • Soyons un juge avisé ! Nous serons dans le trouble si nous transformons sans cesse ce que nous percevons en jugement de valeur. Contentons-nous d’un simple constat, en toute objectivité ! Par exemple, en face d’un serpent, il est possible de réagir de deux manières : soit l’on s’écrie « au secours, il va me mordre » ; soit on se bornes à un simple jugement d’existence en déclarant « ce serpent traverse la route devant moi ». Pour Epictète, il n’y a de mal que dans ce qui dépend de nous, dans ce que nous voulons. Or nous n’avons n’as pas voulu la présence du serpent. Elle est donc neutre en elle-même. Seule notre façon d’en juger est un bien ou un mal.

T.7. : « A toi-même, un autre ne causera aucun dommage si tu ne le veux pas  car tu subiras un dommage quand tu jugeras que tu subis un dommage » [7].

Ne plaquons donc pas un jugement de valeur sur ce qui ne dépend pas de nous ! Restons impartial !

  • Apprenons à voler sur les ailes du désir ! Reprenons la distinction de base qui ouvre le Manuel : ce qui ne dépend pas de nous et ce qui en dépend. Inutile, précise Epictète, de porter notre désir ou notre aversion sur ce qui ne relève pas de nous, sur le temps qu’il fait, sur ce tremblement de terre à l’autre bout du monde ou sur l’humeur de notre examinateur.

T.8. : « Quiconque veut être libre ne doit ni désirer ni refuser quoi que ce soit des choses qui dépendent des autres » [8].

Acceptons donc avec détachement ce qui ne relève pas de nous ! Epictète fait un pas de plus en explicitant le secret de ce détachement libérateur : le transfert de la volonté. Pour tout ce qui est extérieur à ton château, déposons notre moi et faisons coïncider notre volonté avec celle de la Raison universelle. Ou avec celle de Dieu si nous sommes croyants.

T.9. : « veuille que ce qui arrive arrive comme il arrive et le cours de ta vie sera heureux » [9].

De toute façon, nous n’avons rien à y perdre : on n’a pas la faculté de changer le cours des événements. Mais surtout nous pouvons faire de chaque circonstance, y compris d’un moment de douleur, une occasion d’apprendre à grandir. Si l’univers est rationnel, comme le disent les Stoïciens ou Einstein, alors ce qui t’arrive répond probablement à un besoin de notre nature profonde.

Epictète nous met aussi en garde contre l’inflation des désirs.

T.10. : « Ne projette pas au loin tes désirs » [10].

Sinon nous risquons bien d’être malheureux car nous nous lancerons dans une quête sans fin ; on ne trouvera jamais le repos. Il se réfère ici aux désirs matériels qui, sitôt assouvis, se portent vers un autre objet.

  • Agissons impeccablement ! Pour décider d’un comportement, il est bon de choisir un modèle et de nous demander comment il agirait à notre place, dans cette situation.

T.11. : « Représente-toi ce qu’aurait fait Socrate en cette circonstance et tu ne seras pas dans l’embarras pour savoir comment t’y prendre » [11].

Encore faut-il se référer à un bon modèle et bien le connaître ! Trop de gens courent au désastre en suivant la trajectoire d’astres peu fiables. N’imitons donc pas n’importe quelle star !

Mais le plus important pour Epictète est d’agir de façon droite, en toute conscience, sans rester bloqué par des événements qui peuvent se produire mais qui ne dépendent pas de nous. Seule notre bonne intention compte. Nous voici fort éloignés des slogans actuels proclamant au contraire que seul le résultat compte ! Le problème, c’est que cette conception soi-disant pragmatique risque de nous crisper en mettant sur nous une pression qui ne comprend pas que des éléments dépendant de nous. Il se peut qu’elle aliène notre liberté et qu’elle diminue la fluidité de nos actes. Prenons l’exemple du tireur de penalty. L’intention de bien shooter dépend totalement de lui mais pas le fait que la balle soit au fond des filets car il ne maîtrise ni la parade du gardien, ni les bosses du terrain, ni la vitesse du vent. Et si, au moment de tirer, il pense trop à la nécessité que la balle aille au fond du but – sinon gare aux sifflets du public -, il va se raidir ou trembler puis rater son coup. Par contre, s’il se concentre simplement sur la manière dont il tire, au plus près de sa conscience, son acte sera plus délié. Comme le dit si bien Cicéron,

T.12. : «le tireur doit tout faire pour atteindre le but mais c’est cet acte de tout faire pour atteindre le but, c’est cet acte qui est le vrai but » [12].

Autre exemple : le candidat à un examen. S’il compte trop sur le résultat qui ne dépend pas seulement de lui mais aussi de l’examinateur et de la question qu’il tire, voire de la chaleur dans la salle, il va se stresser inutilement au risque de perdre les pédales au moment de l’épreuve. Qu’il se contente donc de considérer ce qui dépend de lui ! A-t-il, comme le dit Cicéron, « tout fait pour atteindre son but » en révisant sa matière scrupuleusement ? Si c’est le cas, il se présentera sereinement à l’examen. Et advienne que pourra !

Le refuge intérieur

Pour nous ressourcer, Epictète conseille de cultiver en nous un jardin dans lequel nous viendrons faire le plein d’énergie quand on le voudra. Ce paysage intérieur peut être fictif ou non. L’important, c’est qu’il nous plaise vraiment et qu’il corresponde à nos besoins profonds.

Trouvons notre lieu de prédilection et revivons sa magie en nous ! Pour commencer, asseyons-nous, fermons les yeux et ressentons brièvement notre corps de bas en haut. Accompagnons ensuite notre souffle sans le modifier à différents étages : l’abdomen, la poitrine, le nez. Prenons maintenant conscience de l’espace frontal et de la légère luminosité qui filtre à travers nos paupières puis remplissons-nous du paysage préalablement choisi. Ne nous contentons pas d’être le spectateur d’un tableau mais impliquons-nous dans la scène et vivons-là intensément grâce à nos cinq sens : on voit, on écoute, on touche; peut-être même que nous sentons et que nous goûtons.

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[1] Manuel, chap. 19, trad. Pierre Hadot, Le Livre de Poche, Classiques de philosophie, Paris, 2000, p. 175.
[2] Manuel, chap. 1, Ibidem, p. 161.
[3] Manuel, chap. 5 et 6. Ibidem, p. 167.
[4] Manuel, chap. 44. Ibidem p. 195.
[5] Manuel, chap. 20. Ibidem, p. 176.
[6] Manuel, chap. 43. Ibidem, p. 194.
[7] Manuel, chap. 30. Ibidem, p. 183.
[8] Manuel, chap. 14. Ibidem, p. 172.
[9] Manuel, chap. 8. Ibidem, p. 169.
[10] Manuel, chap. 15. Ibidem, p. 173.
[11] Manuel, chap. 33. Ibidem, p. 189.
[12] Cicéron, Des termes extrêmes des biens et des maux III, 6, 22.

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