Ce serait à y perdre son latin

indexTel est mon vœu pour cette nouvelle année. Le latin est menacé tant en France qu’à Fribourg où il risque de perdre son statut de branche principale au cycle d’orientation, ce qui serait un premier pas vers sa disparition progressive (cf. LL du 3 novembre 2015). Nous sommes face à un véritable enjeu de société qui dépasse largement la sauvegarde d’heures pour des enseignants ou le maintien d’une spécificité cantonale. L’expression « y perdre son latin » signifiant « ne plus rien y comprendre » montre bien ce lien étroit entre le latin et notre présence au monde, voire notre identité. S’attaquer à cette langue ancienne, c’est vouloir détruire un pilier de notre civilisation et participer à la perte actuelle des repères comme l’écrit le philosophe Roger-Pol Droit : « Considérer Grecs et Romains comme antiquités inutiles, marqueurs élitistes, voilà autant de niaiseries. D’abord parce qu’ils sont partout, ici même, sous nos pieds, dans les rues, les villes, les fêtes, les institutions. Et le vocabulaire évidemment. »

Le latin a de puissants ennemis puisqu’il est menacé à la fois par la droite économique et la gauche multiculturelle. La première veut le sacrifier au « dieu de l’Utile » (Baudelaire) et le remplacer par davantage de « business english », mais aussi par le chinois ou l’arabe pour mieux commercer avec les puissances financières d’Orient et du Moyen-Orient. Quant à la seconde, cette gauche qui s’arroge le monopole du cœur, elle pousse le respect des autres cultures jusqu’au piétinement de la nôtre : ne froissons surtout pas nos amis musulmans en leur imposant notre latin ! Apprenons plutôt l’arabe pour mieux les accueillir ! Cette alliance de fait entre ces deux courants mondialistes s’avère mortifère pour notre culture. La défense du latin symbolise la résistance contre ces nouvelles barbaries.

Pierre angulaire de notre identité collective, le latin nous aide aussi à nous construire sur le plan individuel, comme le souligne avec force Hegel qui fut proviseur de lycée. Pour lui, l’éducation (du latin educere : conduire hors de) consiste à aider l’enfant à sortir de son cocon en s’éloignant de lui-même vers un ailleurs avant de revenir enrichi chez lui. Et cet ailleurs nécessaire à la maturation se trouve dans la culture antique : elle offre la possibilité d’effectuer un saut dans le temps et donc de prendre cette distance par rapport à soi pour élargir sa conscience. Mais relisons Hegel : « Le mur grâce auindexquel s’opère cette séparation d’avec soi-même en vue de la culture, c’est le monde et la langue des Anciens. » L’apprentissage du latin permet ainsi de tisser notre être, de le cultiver, en nous extrayant de notre bulle pour nous plonger dans un autre univers d’où est sorti le nôtre.

Outil pour grandir et comprendre notre monde, le latin développe aussi la logique en vue des mathématiques. Cédric Villani, l’un des plus grands mathématiciens d’aujourd’hui écrit : « En pratiquant le latin, on entraîne son cerveau d’une façon profitable au raisonnement mathématique. Le latin pousse à la manipulation de règles logiques précises et subtiles. » Et Villani d’ajouter : « Le latin a l’avantage sur la mathématique d’être fait de concepts moins abstraits, avec une attache culturelle et concrète plus forte et des indices comme le sens d’un texte. » Mathématiques et latin forment un couple harmonieux. Les opposer serait un non-sens. L’étude du latin favorise l’esprit scientifique comme je l’ai remarqué dans mon métier de proviseur auprès de générations d’élèves.

À Fribourg, c’est au nom de l’harmonisation avec la partie alémanique du canton qu’on voudrait affaiblir le latin. Mais l’harmonisation n’est pas une uniformisation, encore moins un nivellement par le bas. Pourquoi ne pas laisser chaque communauté linguistique garder sa spécificité ? Ou alors, si l’on tient absolument à uniformiser, pourquoi ne pas procéder par le haut en renforçant les langues anciennes chez les Alémaniques ? Longue vie au latin !

Jacques de Coulon

Paru dans La Liberté du 8 janvier 2015

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