Au-delà du clivage des religions

imagesLe 12 février à Cuba, le pape François a rencontré le patriarche Cyrille, chef de l’Eglise orthodoxe russe. C’est une excellente nouvelle qui soulève néanmoins un sacré problème : comment se fait-il que depuis près de mille ans, deux responsables religieux majeurs ne se soient plus parlé ? Chaque Eglise s’est recroquevillée dans sa chapelle dogmatique. Il en va de même pour les autres religions instituées qui confisquent Dieu à leur profit en se dressant contre les autres qu’elles frappent d’anathème. « C’est ce qui m’empêche de franchir les porte de l’Eglise » écrivit Simone Weil qui dénonçait avec force l’exclusivisme des religions.

Ce dieu (avec d minuscule) des chapelles antagonistes sert aussi à justifier des horreurs. Pensons au cri de guerre « Allah akbar » hurlé par les terroristes ou à ces terribles paroles prononcées par le légat du pape lors du massacre de Béziers en 1209 : « Tuez-les tous, dieu reconnaîtra les siens ! » Pour couvrir ses crimes et se donner « bonne » conscience, l’homme se drape dans le manteau noir d’un Tout-Puissant fantasmé. Cette idole monstrueuse n’est qu’une projection des plus bas instincts humains, notamment du désir d’omnipotence. D’où ce défi : se débarrasser de cet astre ténébreux en surmontant ces religions qui nous divisent.

Comment se fait-il qu’on ait attribué à un esprit aussi éclairé qu’André Malraux ces paroles : « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas ? » À la lumière de toute l’histoire, il faudrait plutôt dire : le XXIe siècle transcendera les religions ou ne sera pas ! Selon l’écrivain André Frossard qui l’a bien connu, Malraux aurait affirmé en réalité : « Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas. » Mystique et donc au-delà des clivages religieux. Henri Bergson différencie clairement les mystiques qui s’abreuvent à la source commune des spiritualités et les dignitaires des religions instituées qui s’enferment dans des dogmes : « Il faut remarquer l’accord des mystiques entre eux. Le mysticisme doit fournir le moyen d’aborder expérimentalement la na­ture du divin, comme un explorateur qui nous indiquerait un chemin à suivre. »

Un conte indien illustre ces querelles théologiques sources de guerres. Trois aveugles décident de connaître la nature de Ganesha, l’éléphant sacré. Ils symbolisent les divers théologiens. « C’est un long tube mobile », dit le premier qui a palpé la trompe. « Mais non ! » s’exclame le second après avoir tâté le ventre, « c’est une grande sur­face plane. ». « Vous n’y êtes pas ! s’indigne le troisième, c’est une immense corne ! » Il a touché une défense. Et nos trois savants d’en venir aux mains. Les mystiques, eux, sont d’accord entre eux. Ils proposent non pas des théories abstraites sur l’Absolu mais une méthode de recherche. Ils dressent la cartographie des chemins de l’es­prit et nous invitent à faire nous-mêmes le parcours. Si vous lisez des traités de méditation orientale, les écrits de Thérèse d’Avila ou les soufis musulmans, vous constaterez des similitudes frappantes. Ces guides spirituels partent à la découverte de l’origine commune des religions, cette étincelle qui luit au cœur de l’être humain. Nous la découvrons par la méditation, une pratique partagée par toutes les traditions.

Une autre façon de dépasser les murs des religions consiste à donner un sens universel aux notions religieuses en se posant la question suivante : en quoi le thème considéré peut-il revêtir une signification pour tous ? Voici comment Emmanuel Levinas comprend la notion d’élection, propre au judaïsme, et la dégage de son particularisme en faisant d’elle l’un des fondements de la condition humaine : « L’élection n’est pas faite de privilèges mais de responsabilités envers autrui. Il n’existe pas de conscience morale qui ne soit pas une conscience de l’élection. Toute per­sonne comme personne est élue. » On transcendera donc les antagonismes religieux de deux façons : par la méditation et par l’universalisation.

Jacques de Coulon

Paru dans La Liberté du 26 février 2016

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