À l’école du Soi

Interview par Anaïs Joseph parue dans Yoga Journal d’octobre-novembre-décembre 2016

yj9-1-couverture-hd-2Instituteur, professeur de philosophie, directeur de lycée à Fribourg, Jacques de Coulon s’est fixé comme objectif d’aider les enfants et adolescents à conquérir leur autonomie. Il a participé à la fondation du RYE aux côtés de Micheline Flak, en 1978, et continue de militer pour le déconditionnement des élèves.

 Dans « Le manuel du yoga à l’école » vous donnez des exercices très simples de respiration, concentration et visualisation qui visent la réussite des élèves. De quelle réussite parlez-vous ?

 Il ne s’agit pas seulement du succès sur les plans intellectuel, sportif ou professionnel, il s’agit aussi d’une réussite dans l’expression de notre personnalité. Certains s’en sortent très bien dans leur métier et ratent leur vie privée. L’inverse est vrai aussi. Il est excellent d’être dynamique et entreprenant, encore faut-il que nos initiatives soient dirigées dans le bon sens. J’ai toujours vu beaucoup de potentiel chez chacun de mes élèves mais ils ne savaient pas bien comment le faire fructifier. La jeunesse ne manque pas d’énergie mais plutôt de découvrir ce qu’elle veut vraiment. Le yoga aide à orienter cette énergie afin de mieux se connaître soi-même. A partir du moment où l’on se connaît, on est en mesure de réfléchir par soi-même, en toute autonomie. Ce que l’on propose c’est une école du soi, une école de vie.

 Concrètement à quel niveau le yoga agit-il en classe ?

 Dans une société où les valeurs de consommation dépassent de beaucoup les lois de la vie, le yoga permet de rétablir l’équilibre en introduisant une dimension oubliée : celle de la vie intérieure, du silence et de la présence à soi. L’attention à soi rend attentif aux autres. Se recentrer c’est fortifier au fond de soi le lien d’humanité. Il est important que les enfants apprennent à l’école qu’ils sont tous reliés comme les perles d’un collier sont reliées en leur centre par un fil d’or. Le yoga participe à un épanouissement personnel mais aussi à une ouverture aux autres, un respect du mieux vivre ensemble.

 Comment opérez-vous se retour à soi avec des enfants qui ont pris l’habitude du zapping et de la distraction ?

 En respectant les principes énoncés par Patanjali : avant d’aborder le silence intérieur, on commence toujours pas une redécouverte du corps et du souffle. Le corps, c’est notre prise de terre sans laquelle la vie s’évapore. Un exercice comme le chat dos rond, je le fais régulièrement avec cinq classes de primaire ; avec les lycéens, j’utilise le même exercice accompagné cette fois d’explications sur les effets physiques. On ne peut pas s’adresser de la même manière aux différentes tranches d’âge. Les lycéens prennent plus facilement conscience de leur corps et de leur souffle. Les plus petits ont quant à eux une incroyable connexion avec leurs sens intérieurs. Lorsque je leur propose de vivre un voyage par des visualisations, aussitôt, des images et des sensations jaillissent. Ils voient, touchent, hument, entendent, avec beaucoup d’aisance. Leur créativité et leur intuition n’ont pas été bridées par notre monde hyper calculateur et statisticien. Laisser émerger des choses de manière intuitive est essentiel, pas seulement en art, mais aussi en sciences, en histoire, dans toutes les matières et particulièrement dans la vie. Entretenir nos sens intérieurs est une clé pour introduire le yoga en classe.

 Comment ces techniques peuvent-elles aussi contribuer à un meilleur apprentissage ?

 Le plus important dans l’acquisition d’un savoir consiste à intérioriser l’objet. Par exemple, pour un cours d’histoire, je peux lire le chapitre et même le recopier sur une feuille de papier ou le réciter à haute voix.  Dans ce cas-là, je le considère de l’extérieur et cela ne suffit pas. Il vaut mieux résumer et souligner les passages essentiels, puis aborder la matière dans l’atelier intérieur de mon esprit. Si je  me représente mentalement les scènes historiques en les vivant intérieurement, je m’approprierai mieux ce chapitre. L’assimilation est proportionnelle à l’intériorisation. Les grands sportifs le font naturellement : avant de se lancer sur une piste de ski, ils refont intérieurement le parcours revivant les passages difficiles pour mieux s’y préparer. Notez bien qu’ils ne font pas que visualiser les obstacles, ils les « revivent » et donc les ressentent avec tous leurs sens intérieurs.

 Ecole de vie, apprentissage par l’intériorisation … ce que vous proposez ce n’est pas du yoga à l’école mais l’école par le yoga ?

 Exactement. En paraphrasant Heidegger et son « oubli de l’être,  on pourrait parler d’oubli de l’homme y compris parfois dans le domaine de l’éducation. Sans projet global et sans vision de l’homme, l’école risque de sombrer dans l’utilitarisme en fabriquant à la chaîne des individus parfaitement ajustés à la société marchande. Le but ultime de l’éducation est de sortir de la caverne de Platon pour évoluer au grand jour : s’extraire du spectacle dans lequel nous vivons pour découvrir la réalité plus dense de notre monde et s’élever au-dessus du plan sensible de nos pulsions en développant notre faculté de penser.  Et c’est aussi l’objet du yoga.

 Livres

Le manuel du Yoga à l’école, Micheline Flak et Jacques de Coulon, Réédition mai 2016, Payot 8€90

Pour les parents comme pour les éducateurs, un manuel très complet et accessible avec des exercices pour apprendre aux enfants un yoga en six étapes, calé sur l’échelle de Patanjali.

 Imagine-toi dans la caverne de Platon … Jacques de Coulon, avec CD de méditation, Payot 20€, 2015

Des exercices de méditation à faire au lycée ou à la maison, avec des références philosophiques empruntées à toutes les cultures.

 Plaidoyer pour une éducation humaniste, Jacques de Coulon, Editions La source vive, 2015

Utiliser les techniques du yoga sans le citer pour qu’un large public conduise l’être humain hors de ses conditionnements.

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